Les patrons ne sont pas tous d’immondes exploiteurs sans valeurs et sans âme. Rencontre avec Guibert del Marmol et Sébastien Henry, qui se sont reconnectés à leur âme après être revenus de loin. (1)

Par Isabelle Philippon

Diriger une entreprise peut mener à la maladie et à la folie. Fou, Guibert del Marmol, jeune chef d’entreprise à qui tout réussissait, aurait pu le devenir lorsque, à même pas 30 ans, on lui découvre une tumeur dans la boîte crânienne. Une tumeur, dit-on, liée à un intense stress professionnel. Une tumeur qui allait le rendre stérile et dépressif à vie, si toutefois il avait le bonheur de vivre encore un peu.

C’était en 1994. Ving-trois ans plus tard, Guibert del Marmol n’est pas devenu fou, il n’est pas mort non plus, il a l’entrain d’un jeune homme et, depuis la pose du diagnostic, a encore activement participé à la création de deux solides gaillards (2).

Sébastien Henry aurait pu, lui aussi, perdre son âme et sa santé dans son entreprise asiatique, à courir derrière… quoi au juste, il ne sait plus très bien.

Le stress est positif si…

Le Belge Guibert del Marmol et le Français Sébastien Henry ont en commun cette conscience que le stress est positif et surmontable si la personne qui le vit est alignée, en accord avec ses valeurs, et que ses actions ont un sens. Et qu’il devient dévastateur lorsque le moteur tourne à vide. Tous deux ont changé de vie. Tous deux font désormais plus ou moins le même boulot : ils conseillent les entreprises et les dirigeants en matière de développement « durable », c’est-à-dire qui respecte l’écologie sociétale et humaine. Tous deux organisent des séminaires dans lesquels les leaders vont chercher l’inspiration intérieure pour devenir véritablement inspirants à leur tour. Et tous deux pratiquent la méditation, cet « art du recentrage » (3).

Guibert del Marmol : « Diriger une entreprise n’est pas un combat! »

« Je n’ai pas accepté le diagnostic de la Faculté qui me condamnait : si j’avais été capable de me détruire, je serais capable de me reconstruire, explique Guibert del Marmol. Je me suis mis à faire du sport d’endurance, à manger différemment, et à méditer. Et j’ai guéri. » Cette épreuve lui a fait prendre conscience de la schizophrénie qui affecte nombre de chefs d’entreprise : « Beaucoup de patrons sont écartelés entre leurs valeurs personnelles et les valeurs économiques. On peut faire de l’argent dans le commerce des armes et, le soir, fondre devant son petit-fils : mais comment vit-on ce grand-écart à l’intérieur de soi ? »

L’entreprise n’est pas une armée…

« Pour beaucoup, l’entreprise est une armée vouée à abattre l’adversaire, souligne Sébastien Henry. C’est un mode de management désastreux, sur les plans humain, économique et environnemental. Ces entreprises – et ces personnes – sont traversées par des tensions conscientes et inconscientes, par une insatisfaction chronique qui freinent leur développement. »

« On perd le sens, on perd la boussole, et on se trompe de vie.  » (Guibert del Marmol)

Désastreux, ce mode de management est aussi le plus répandu : « On rentre dans une école de management parce qu’on est bon en math. Et puis, on ne s’occupe plus jamais ni de soi, ni des autres, seulement de chiffres et de gestion », explique Sébastien Henry. « Ce qu’on apprend dans les Business Schools, c’est ceci :  » The business of business is business  », confirme Guibert del Marmol : on perd le sens, on perd la boussole, et on se trompe de vie. »

… et le management n’est pas une guerre!

Des chefs d’entreprise sans âme ? « Ils en ont une, témoignent en choeur Sébastien Henry et Guibert del Marmol, qui en sont d’ailleurs la preuve vivante. Mais ils ne le savent pas ». « Les patrons qui font la Une de l’Echo sont pleins de douleurs, ajoute del Marmol. Il faut les aider à aller à la rencontre d’eux-mêmes, leur permettre de déposer leurs valises et d’arrêter leur course vaine. » Pour Sébastien Henry, « l’avenir du monde en dépend en partie : les dirigeants doivent faire un travail d’introspection, chercher l’action juste, sortir de leur exil intérieur ». C’est dans cette perspective que s’inscrivent les groupes « Inspired change makers », qui essaiment doucement en France et dans le monde (et bientôt en Belgique!) à l’initiative, entre autres, de Sébastien Henry.

Dans cette perspective, aussi, que s’inscrivent de plus en plus de coachs en entreprise, qui constatent la faillite d’un système rongé par la quête de la seule performance économique, au détriment du sens. Pour les chefs d’entreprise, sortir des dogmes, des sillons dans lesquels ils pataugent toujours plus profondément constitue une absolue nécessité. Car ce n’est pas de chefs de guerre dont le monde a besoin, mais de chefs d’orchestre…

(1)  Cet article est paru dans le magazine Lobby n°37 sous le titre « Les dirigeants ont-ils une âme ? »

(2)  Tomber plus haut. Comment découvrir votre intelligence intérieure. Alphée, 2009.

(3)  Quand les décideurs s’inspirent des moines. 9 principes pour donner du sens à votre action. Dunod, 2012.