par Isabelle Philippon | 2 Mai 2017 | Management
L’empereur et philosophe romain Marc-Aurèle a toujours réussi à combiner les exigences de la gouvernance avec un strict respect de ses valeurs. Il pourrait inspirer bien des dirigeants d’aujourd’hui. Et si nous faisions rentrer la philosophie dans l’entreprise et les cercles du pouvoir?
Par Isabelle Philippon
Les chefs d’entreprise forment une espèce en pleine mutation. Oui, je vous jure. C’est le cas, du moins, de quelque 4 % d’entre eux, les visionnaires. Ceux-là vont faire des petits, engendrer 15 % de « chevaliers » qui, eux, vont agir en conséquence, pour faire concrètement changer les choses. Ces derniers feront bouger une multitude de gens. C’est toujours comme cela que le monde change : par le fait de quelques-uns, plus courageux ou simplement plus clairvoyants.
Et le monde de l’entreprise change, c’est certain. Comme le monde tout court. Ce monde dont les crises – sociétale, politique, financière, économique, environnementale – ont révélé qu’il courait à sa perte, gouverné qu’il était par une armée d’aveugles, et menacé par une armada de fous.
Les dirigeants en quête de sens
Ces chefs d’entreprise « chevaliers » ou en voie de le devenir, nous en rencontrons régulièrement, chez Explicite. Ceux-là ne veulent pas de coachings de « performance », qui ne font que renforcer le système existant, un paradigme dépassé. Ils réclament un coaching de « sens ». Qui réconcilie l’être et l’avoir, l’être et le faire. Car, qui trouve-t-on, dans les entreprises ? Des hommes et des femmes, pères et mères de famille, passionnés ou désireux de l’être, plus ou moins heureux, avides d’aimer et d’être aimés.
Quand ils se lâchent, les patrons se plaignent de ce que les profits de leur entreprise ne bénéficient ni au monde, ni à leur moral.
Des gens comme tout le monde, en somme. Mais qui, le plus souvent, sont contraints de mettre sous le boisseau leurs besoins fondamentaux. Contraints ? Oui, par un système en perdition, qui soutient que l’unique but de l’entreprise est le profit. Alors, souvent, quand vient le soir, ou le moment de se délasser au club en golf – on ne se refait pas – avec quelques amis, ils se lâchent. Ils se plaignent de ce que le profit de leur entreprise ne bénéficie pas au monde. De ce que leur créativité font du bien aux chiffres trimestriels, mais pas à leur moral.
Marc-Aurèle : un guide inspirant
En les entendant, j’ai eu envie de leur faire découvrir Marc-Aurèle, cet empereur romain (121-180) et philosophe stoïcien qui parvenait si bien à exercer le pouvoir tout en restant aligné sur ses valeurs et en oeuvrant pour que les interactions entre les différentes parties prenantes du système se passent de manière harmonieuse. « Chacun vaut ce que valent les objectifs de son effort », se plaisait-il à répéter. Et ces chefs d’entreprise, ils ont aimé découvrir Marc-Aurèle. Ils ont aimé chercher l’action juste, même si cette démarche demande une grande discipline et une infinie rigueur.

L’empereur et philosophe romain Marc-Aurèle : « Chacun vaut ce que valent les objectifs de son effort. »
La philosophie dans l’entreprise
Ce dont ont besoin les chefs d’entreprise et les managers, aujourd’hui, c’est moins d’une gestion efficace de l' »avoir » et de l' »organisation » que de sens. Il est temps d’introduire la philosophie dans l’entreprise, d’encourager une démarche qui interroge les manières de faire et de penser du monde du business. La démarche philosophique révèle les compétences des hommes et des systèmes, elle soumet l’objectif de l’entreprise à la question, elle le met en relation avec la marche du monde, elle met de la réflexion dans l’action, elle relie le décideur à ce qui l’entoure – son personnel, ses clients, les consommateurs, les citoyens. Elle le relie aussi – surtout – à ses émotions. Emotions ? Elles ont été longtemps bannies du monde de l’entreprise, considérées comme un parasite dans l’art de produire de la richesse. Leur bannissement a produit des dirigeants et des managers coupés d’eux-mêmes et du monde. Il a produit des générations d’entrepreneurs en exil intérieur.
Le monde, déchiré entre les incroyables richesses de la planète et l’effroyable injustice sociale, a plus que jamais besoin de décideurs en accord avec leurs valeurs profondes. Il a de plus en plus besoin de la philosophie, pour retrouver du sens. Le monde de l’entreprise ne peut plus être une jungle, ni les entrepreneurs, des requins.
Vive Marc-Aurèle !
par Isabelle Philippon | 18 Avr 2017 | Coaching, Management
Le coaching en entreprise ne serait-il qu’une manipulation pour rendre les salariés plus « utiles », mieux adaptés à un système basé sur la performance économique et le pouvoir hiérarchique ? Cette question nous taraude, à Explicite. Dans notre pratique, nous tentons une voie incertaine et difficile : un coaching éthique.
A l’instar du cocher (les mots « coach » et « cocher » ont les mêmes racines) qui exhorte ses chevaux à aller plus vite, le coach en entreprise est souvent perçu comme celui qui va booster les performances des salariés, en particulier des managers, afin de les rendre conformes aux attentes de l’entreprise. Le coaching en entreprise ne serait rien d’autre, alors, qu’une violence qui ne dit pas son nom : une violence prétendument exercée au bénéfice du coaché, de son mieux-être qui – comme c’est merveilleux – rencontrerait les aspirations aux « résultats » de l’entreprise ou de l’association.
Le coaching en entreprise : pour asservir …
C’est ce que ses détracteurs lui reprochent: le coaching en entreprise est souvent utilisé comme un « airbag affectif » pour des individus de plus en plus sous pression et vulnérables (1). L’intervention du coach en entreprise permettrait de faire coïncider les aspirations personnelles des individus, leur besoin de se sentir mieux dans leur peau au travail, d’être davantage reconnus et valorisés, avec les exigences productivistes des entreprises. Le coaching effacerait alors la frontière entre les aspirations personnelles et les intérêts de l’entreprise ». Il asservirait davantage encore le travailleur, tout en lui donnant l’illusion de s’épanouir.
A Explicite, dans notre pratique d’executive coach, nous avons, effectivement, été confrontés à ce genre de situation. Zoom sur quelques demandes de commanditaires, c’est-à-dire les Ressources Humaines de diverses entreprises, ou la direction elle-même.
1/ « Cela fait un moment que les résultats de ce manager ne progresse plus : vous pourriez le coacher pour stimuler sa motivation et sa combattivité ? »
2/ « Nous ne savons plus que faire de cette employée. Elle sabote systématiquement les décisions de la direction, elle met un mauvais esprit. Nous avons décidé de lui proposer un coaching comme dernière tentative. Si cela ne marche pas, nous serons obligés de la licencier. »
3/ « Je n’en peux plus de la pression inhérente à ce poste de direction. J’ai peur de craquer. Pourriez-vous me redonner l’énergie suffisante pour tenir le coup ? M’aider à gérer mieux mon temps et mon stress ? »
Ces exemples sont tirés de la réalité. Le coach qui tenterait de satisfaire ces demandes « telles quelles » accepterait de s’inscrire dans un processus d’adaptation aux exigences de l’organisation. Pire : il favoriserait, chez le coach en entreprise, l’intériorisation du pouvoir organisationnel.
… ou libérer ?
Voici encore des situations vécues, par les coachés eux-mêmes, cette fois:
1/ « Vous m’avez aidé à prendre conscience que je n’étais plus en phase avec les valeurs de mon entreprise. C’est là où le bât blesse. Il faut que je me mette en quête d’un autre travail. »
2/ « J’ai réalisé à quel point mes principes un peu rigides m’empêchaient d’éprouver de l’empathie pour mon chef et, en règle plus générale, pour quiconque ne partage pas ma vision du monde. Je voyais le monde en noir et blanc, aujourd’hui je distingue les nuances. Cela a des répercussions sur ma vie professionnelle – je m’y sens mieux, plus ouvert, moins sur la défensive -, et aussi sur ma vie privée. »
3/ « Vous avez réveillé ma capacité au lâcher prise, vous m’avez fait prendre conscience de mes besoins et permis de retrouver les mots justes pour les exprimer. Vous ne m’avez pas appris à « gérer mon temps », mais à le prendre. Vous ne m’avez pas appris à « gérer mon stress », mais à le déposer, à solliciter de l’aide, à déléguer. »

Nous ne sommes pas dupes : le coaching participe bien d’un processus de régulation sociale.
Là où la demande apparaît comme asservissante, le résultat semble au contraire émancipateur. Dans la première situation, la personne coachée a décidé de se mettre en quête d’un travail qui lui correspond davantage. Plusieurs mois après la fin de ce travail, il nous est revenu qu’Antoine, ainsi que nous l’appellerons, est toujours dans son entreprise. Mais il se dit apaisé depuis qu’il a pris sa décision. Hier, il craignait les entretiens d’évaluation. Aujourd’hui, il les attend avec sérénité. « Au pire, dit-il, je suis viré. Cela me permettra de chercher à l’aise un autre job, en ayant un peu d’argent devant moi. »
Dans le deuxième cas, on peut certes parler d’une meilleure « adaptation » du sujet avec le monde qui l’entoure. Ce coaching aura donc abouti, c’est vrai, à une sorte de normalisation. Mais cette normalisation n’est, à notre avis, rien d’autre qu’une conséquence du mieux-être de la personne. Majda (prénom d’emprunt), comme elle le dit elle-même, a « changé de branche ». Ce changement de position lui a permis de rejoindre son chef et, plus largement, « l’autre » en général, sur sa branche à lui, et d’appréhender ainsi le monde vu depuis cette situation-là. Majda a accepté que l’autre ne soit pas elle, ne pense pas comme elle, ne vive pas comme elle, n’ait pas les mêmes aspirations qu’elle, et que cela n’en fait pas pour autant un ennemi. Au bout de ce cheminement personnel, elle a acquis, dit-elle, une « fabuleuse liberté ».
Dans la troisième situation, c’est le directeur de l’entreprise (en l’occurrence ici, une association du secteur non-marchand), qui nous avait demandé de l’aider à répondre de façon plus performante à ce qu’il croyait être les exigences de sa fonction. Ses prises de conscience l’ont amené à lâcher prise, à baisser les exigences qu’il s’imposait à lui-même.
Le coaching éthique
Chez Explicite, nous ne sommes pas dupes : le coaching participe bien d’un processus de régulation sociale. Nous ne prétendons pas transformer nos coachés en révolutionnaires, ni les amener à rompre avec les « chaînes » de leur statut de travailleur, à rompre avec leur entreprise, avec la société capitaliste, avec le pouvoir pyramidal. Parfois, ils rompront, changeront de boulot, voire de vie. Mais ce n’est pas le but en soi du coaching. Le but premier du coaching est bien de « réguler ». Mais nous sommes persuadés que ce processus de régulation peut s’opérer sous la forme d’une harmonisation, d’une médiation, plutôt que d’un contrôle ou d’un asservissement (2).
Tant mieux si les chemins d’évolution inventés par les travailleurs rencontrent leurs besoins personnels.
En tant que coachs en entreprise, nous savons que les jeux de pouvoir font partie intégrante des organisations. A ce titre, le coaching peut être positif. C’est le contexte général de l’entreprise, la conception du pouvoir qui y domine et l’intention de la pratique du coaching qui détermineront les outils mis en oeuvre et le sens du coaching. Cela suppose, évidemment, que le coach soit bien conscient des enjeux et des paradoxes inhérents à la situation de coach en entreprise. L’économiste Christian Arnsperger prône une « éthique post-capitaliste », qui ferait passer les entreprises de l’incitation par la réussite matérielle et économique à des « institutions centrées sur l’humanisation existentielle ». « Il s’agit, ajoute-t-il, d’engendrer un désir éthique et une capacité à l’acceptation critique d’une réalité économique au sein de laquelle l’être aura à se créer une voie de libération » (3).
De la même manière, la démarche du coaching peut créer, au sein même des organisations, un espace d’analyse critique des mécanismes, demandes et exigences imposées aux employées et aux cadres, pour leur permettre d’inventer les chemins d’évolution qui rencontreront leurs besoins personnels.
- Gori R. & Le Coz P., Le coaching : main basse sur le marché de la souffrance psychique, in Cliniques méditéranéennes, n°75, 2007.
- Ce qui précède est largement inspiré du travail de fin de formation présenté par Jean-Paul Minet pour l’obtention du Certificat universitaire en Executive Master en Business Coaching, UCL-ICHEC 2009-2010, téléchargeable ici.
- Arnsperger C., Ethique de l’existence post-capitaliste, Paris, Ed. du Cerf,
par Isabelle Philippon | 21 Mar 2017 | Management
Parfois, un parcours de formation s’impose à des travailleurs, surtout dans le secteur public. Pour le formateur comme pour les participants, cette situation est souvent peu excitante. Et pourtant, des choses surprenantes peuvent se produire. A condition de ne rien attendre et de se laisser surprendre.
Par Isabelle Philippon
« Former » des personnes qui sont amenées à s’inscrire à un parcours de formations simplement pour réussir des tests qui, en bout de course, leur permettront de monter de niveau et de gagner davantage, ce n’est sans doute pas le plus excitant dans la vie d’un formateur. Et pourtant…
J’ai vécu, la semaine qui vient de s’écouler, un – très – beau moment.
Au terme d’un parcours de quatre journées de formation aux « Techniques de management » destinée à des fonctionnaires, Christophe, l’un des participants, a fait le témoignage suivant pendant le tour de clôture : « Tu avais annoncé à l’entame de ces quatre journées de formation que tu avais pour seule ambition de nous inviter à nous ouvrir à des meilleurs possibles. J’étais très sceptique, et j’avais peur de perdre mon temps. Eh bien je me sens à présent plus ouvert. Je me suis laissé surprendre. Et c’est si bon, d’être surpris… »
Christophe faisait pourtant partie de ce que l’on appelle, dans le jargon, un « public captif ». Un public amené à se « former », non pas parce qu’il en éprouve le besoin ou l’envie, non pas parce que CETTE formation-là, et pas une autre, l’intéresse particulièrement, mais simplement parce que ce parcours s’impose à lui. Ce type de situation est souvent pénible pour le formateur ou la formatrice : comment, en effet, faire bouger les participants, les amener à prendre des risques, faire évoluer les lignes, en l’absence, chez eux, de demande et de motivation ?
Ne rien attendre et se laisser surprendre
Habituellement, je refuse ce genre de job. Là, j’avais accepté, pour diverses raisons. Mais j’avais décidé de ne surtout rien attendre. Je m’étais mise dans un état d’esprit de liberté totale. Je préfère le terme « non-attente » à celui de « lâcher-prise ». Dans le lâcher-prise, il est sous-entendu que l’on « tient » déjà quelque chose, auquel il faudrait renoncer. Tandis que si l’on n’attend rien, il n’y a rien à lâcher non plus : il suffit d’être présent à soi et aux autres, entièrement présent au moment, un peu comme lorsqu’on médite, sans se soucier de rien d’autre que d’être là.

Cette attitude-là m’a permis d’expérimenter une souplesse, une qualité de présence différente, aussi vis-à-vis de moi-même. Pas de « challenge », pas d’ « objectif ». J’étais simplement au service de ce qui se passerait entre les participants et moi, et entre les participants eux-mêmes. Dans l’humilité et l’abandon plutôt que dans la performance, dans laquelle mon tempérament et mon désir de « perfection » (laquelle n’existe pas, je sais) m’entraîne souvent.
C’était très nouveau pour moi, et cette démarche consciente a permis à du neuf d’apparaître.
« Heureux soient les fêlés car ils laissent passer la lumière. »
Il n’y a donc pas que Christophe et ses collègues qui ont pu se laisser surprendre par l’ouverture qui a trouvé son chemin en eux. L’expérience laissera des traces en moi également. Elle m’aura permis d’éprouver la justesse de cette phrase de Michel Audiard : « Heureux soient les fêlés, car ils laissent passer la lumière. »
La définition de « fêlure » ne se limite pas à une fragilité psychologique ou à un irréductible penchant pour l’originalité. Elle signifie aussi l’ouverture, celle qui permet à la vie de circuler et aux clichés de s’effriter. A propos de clichés, tiens : ceux dans lesquels on enferme bien souvent les fonctionnaires me paraissent désormais bien stupides…